Entretien avec Wajdi Mouawad : « Le vrai pays d'un écrivain, c'est la bibliothèque »

Dramaturge, metteur en scène, auteur de romans et d’essais, cinéaste et plasticien, Wajdi Mouawad, directeur du Théâtre de La Colline depuis 2016, a fait don de ses archives à la BnF en 2023. Il revient sur les raisons qui l’ont conduit à ce geste et sur le sens qu’il lui donne.

Wajdi Mouawad - 2023 - Elie Ludwig/BnF

 

Chroniques : Dans quelles circonstances avez-vous décidé de donner vos archives à la BnF ?

Wajdi Mouawad : Je déménage souvent et je transporte à chaque fois mes archives. C’est très encombrant. En 2020, j’ai participé au festival de la BnF pour une lecture musicale d’un texte que j’avais écrit autour du manuscrit d’une bible hébraïque du XVe siècle. Peu de temps après, le directeur des Arts du spectacle, Joël Huthwohl, me propose de visiter son département. Il me conduit face à une table où sont posées trois boîtes. Il ouvre la première : elle contient le manuscrit de L’Ours et la Lune de Claudel. La deuxième, celui de En attendant Godot de Beckett. Et la troisième, celui de Quai Ouest de Koltès. J’ai été bouleversé. Tout à coup, l’idée de pouvoir faire partie de cette histoire, qui comprend les grands auteurs mais aussi d’autres moins connus, m’a saisi, et a ensuite fait son chemin.

Que contient votre don ?

J’ai donné tout ce qui relève de la fiction et de l’écriture artistique – pièces de théâtre, romans, essais. Cela représente une quarantaine de boîtes qui contiennent les brouillons de chaque œuvre, cahiers, impressions papier, mais aussi disques durs d’ordinateur compilant des fichiers classés par versions successives. Il y a aussi deux autres boîtes avec mes écrits de jeunesse – poèmes, premières tentatives de pièces de théâtre à douze ou treize ans, et les lettres que j’écrivais aux personnages de ces pièces. Je réserve à mes enfants les dizaines de cahiers remplis de pensées, de réflexions, de dessins que je tiens comme une sorte de journal.

Comment se passe votre processus d’écriture ?

Quand les choses commencent à s’agglomérer, j’achète un cahier. J’y reporte des fragments de récits, des bouts de dialogues, des idées de mises en scène, des dessins de personnages. À un moment, le fil narratif apparaît et le travail de dramaturgie commence. Scène après scène, un chemin de fer se dessine. Puis je passe à l’ordinateur pour l’écriture plus précise des scènes. Quand les répétitions s’enclenchent, j’engage quelqu’un qui note les reprises du texte engendrées par le travail avec les comédiens. Chaque soir, je retravaille et le lendemain matin on repart d’une nouvelle version. C’est un processus très empirique, un travail d’artisan. Parfois des fulgurances se produisent : tout à coup la prise de parole d’un personnage devient absolument centrale et va renverser toute la structure. Le chemin pour arriver à la pièce est essentiel, c’est pourquoi je tiens beaucoup à ce que tout soit noté, écrit et classé.

Comment avez-vous vécu l’entrée de vos archives à la BnF ?

Je suis content de ne plus avoir à vivre avec ces archives et qu’elles soient accessibles. C’est un privilège et un honneur extraordinaire pour un auteur que des gens soient payés pour prendre soin de ses brouillons ! Et puis entrent en jeu des considérations plus intimes, autour de la légitimité d’être nommé auteur ou artiste. Le français n’est pas ma langue maternelle, je l’ai appris sur le tard : le fait que mes papiers puissent être désirés par une institution comme la BnF, cela me donne un peu le vertige.

Le déracinement, l’exil sont des thèmes majeurs de votre œuvre ; comment ces thèmes s’articulent-ils avec le don de vos archives ?

C’est Ulysse qui arrive à Ithaque ! On rentre chez soi. Le vrai pays d’un écrivain, c’est la bibliothèque, aux côtés de ses semblables. Un écrivain n’est propriétaire d’aucun territoire, il est dans une diaspora. L’écriture, on y entre par effraction. Et parfois elle vous accueille bien. Je pourrais rester en exil toute ma vie, mais je sais une chose : ce que j’ai écrit et qui m’est le plus cher, mes « papiers », sont chez eux à la BnF.

Fonds Wajdi Mouawad
Fonds Wajdi Mouawad, carnet autographe pour « Ciels ». BnF, Arts du spectacle - 2023 - Elie Ludwig/BnF

 

Créée en 2009, Ciels est la quatrième et dernière pièce du cycle Le Sang des promesses qui comprend Littorals, Incendies et Forêts. Entrés dans les collections à l’été 2023, ces carnets seront inventoriés dans les mois qui viennent. « Nous solliciterons Wajdi Mouawad afin de mieux appréhender son processus d’écriture pour proposer une description juste et précise de ses manuscrits », explique Hélène Keller, cheffe du service Archives et manuscrits au département des Arts du spectacle.

Propos recueillis par Sylvie Lisiecki

Entretien paru dans Chroniques n° 99, janvier-mars 2024