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Pavillon brésilien à Venise : « Pour nous autochtones, "Foreigners Everywhere" n'est pas une métaphore »

Pavillon brésilien à Venise : « Pour nous autochtones, "Foreigners Everywhere" n'est pas une métaphore »
Glicéria Tupinambá, Manto tupinambá [Tupinambá Mantle], 2023.
Courtesy de l’artiste. Photo : Glicéria Tupinambá.

En amont de la 60e biennale de Venise qui ouvre le 20 avril, L'Hebdo publie une série d'entretiens avec les artistes ou curateurs de quatre pavillons nationaux. Ils et elles évoquent leurs ambitions et leurs attentes, dans un contexte international de bouleversements géopolitiques et sociétaux. Second épisode avec Denilson Baniwa et Gustavo Caboco, deux des trois commissaires (avec Arissana Pataxó) – également artistes – du pavillon brésilien. Renommé Hãhãwpuá en langue pataxó, il accueille l'exposition « Ka’a Pûera: We Are Walking Birds », avec les artistes Glicéria Tupinambá, Olinda Tupinambá et Ziel Karapotó. Désignés par la Fundação Bienal de São Paulo, ils font tous et toutes partie de communautés autochtones du Brésil.

Qu'évoque pour vous le titre principal de la biennale, « Foreigners Everywhere » (« Étrangers partout »), choisi par le commissaire brésilien Adriano Pedrosa ?

Denilson Baniwa : Ce titre m'a beaucoup ému, car pour nous autochtones, ça n'est pas une métaphore. D'abord comme activiste pour les peuples du Brésil, et aujourd'hui en tant qu'artiste et curateur, j'ai constaté des histoires similaires dans d'autres pays, en Australie, au Japon, en Amérique du Nord… On retrouve les mêmes systèmes de colonisation, les mêmes cadres. Le processus « civilisateur » situe les autochtones dans un passé lointain, il les considère comme des objets, étrangers également dans le temps. Notre projet est de raconter l'histoire de ces peuples étrangers sur leur propre territoire, notamment les populations du Nordeste qui ont été les premières en contact avec les colons. Il est nécessaire de restaurer leur présence pour connaître l'histoire de l'art brésilien.

Gustavo Caboco : On présente souvent les autochtones pour leurs traditions, mais ils sont également dans le présent. Aussi dans ce contexte européen, il fallait actualiser la perception des subjectivités d'un point de vue autochtone. Au Brésil, beaucoup de gens appellent ce territoire autrement : hãhãwpuá est le nom donné à leur terre par les peuples de la côte est. De nombreux mots participent aux querelles de subjectivités. Étranger, découvreur, envahisseur, indigène… de qui parle-t-on ? 

Comment avez-vous reçu cette invitation à présenter le travail de trois artistes autochtones dans un événement international, avec des pavillons « nationaux » ?

D.B. : En tant qu'artistes et curateurs autochtones invités dans des manifestations internationales, on débat avec de plus en plus de personnes, mais on demeure dans un petit cercle. Cela reste un défi d'occuper le terrain artistique : ce qui est autochtone est toujours perçu comme étranger et nouveau. Même s'il y a de nombreux curateurs des Premières Nations au Canada ou aux États-Unis, les stéréotypes demeurent. Il faut repenser les termes et provoquer une réflexion sur la diversité. Ce sont encore les non-autochtones qui définissent la présence autochtone dans le monde de l'art. En 2022, une exposition à l'université de Coimbra, au Portugal, présentait les œuvres à la manière d'un cabinet de curiosités du XVIe siècle... Encore aujourd'hui on s'attend à trouver dans l'art autochtone des éléments sur la mythologie, les traditions. Il est temps de montrer qu'il existe de nouvelles significations, de nouvelles métaphores. Il y a une vie au-delà de l'histoire de la colonisation. Cela requiert une certaine tension. 

Pourquoi avoir choisi les mots ka'a pûera et hãhãwpuá, qui désignent respectivement l'exposition et le pavillon de la biennale ? Selon vous, la langue peut-elle avoir une action transformatrice ?

D.B. : Pour les Brésiliens, le mot capoeira évoque la danse. Mais à l'origine, ka'a pûera désigne dans le vocabulaire tupinamba un processus agricole de défrichage des forêts pour la régénération de la terre. C'est une métaphore de la résurgence et de la résistance après l'exploitation et le meurtre.

G.C. : Les mots sont aussi des réponses à la colonisation, qui les a exterminés. Ils ne résolvent pas la question pratique de la terre, comme on le constate dans la Constitution brésilienne. Mais ils ont de nombreuses strates qui peuvent avoir en effet des conséquences transformatrices, offrir de nouvelles perspectives. Dans la pensée autochtone, ils donnent forme au monde dans lequel nous vivons. Ainsi, pour le pavillon, remplacer le mot Brésil par Hãhãwpuá participe, par les mots, de cette mise au point. Les mots ont pour conséquences des actes : ils peuvent permettre d'envahir un territoire, de commettre un génocide… Leur force est toujours dans le présent.

D.B. : Il est temps de rendre la pareille dans le langage, de comprendre d'autres manières de parler. Les mots ont le pouvoir de changer la réalité, comme on le voit dans l'activisme ou dans la magie ! Ils peuvent guérir, ouvrir des espaces. Hãhãwpuá signifie que l'art est un agent pour une nouvelle occupation. L'occupation d'un espace qui supprime les frontières entre nous, colonisés, et vous, Européens qui nous avez colonisés.

Olinda Tupinambá, Equilíbrio [Balance], 2020
Installation video composé de terre et de graines.
Olinda Tupinambá, Equilíbrio [Balance], 2020
Installation video composé de terre et de graines.
Courtesy de l’artiste.
Ziel Karapotó, Cardume [School of Fish], 2023
Installation composée de filets de pêche, maracas en calebasse, répliques de cartouches vides et sons.
Ziel Karapotó, Cardume [School of Fish], 2023
Installation composée de filets de pêche, maracas en calebasse, répliques de cartouches vides et sons.
Courtesy de l’artiste.
GlicEria_TupinambA_foto_divulgacao
GlicEria_TupinambA_foto_divulgacao
Photo : Divulgaca
Olinda Tupinambá.
Olinda Tupinambá.
Photo : Maurício Requião.
Ziel Karapotó.
Ziel Karapotó.
Photo : Micaela Menezes
Le pavillon brésilien de la biennale de Venise.
Le pavillon brésilien de la biennale de Venise.
© Riccardo Tosetto / São Paulo Biennial Foundation.
Denilson Baniwa, Arissana Pataxó et Gustavo Caboco Wapichana.
Denilson Baniwa, Arissana Pataxó et Gustavo Caboco Wapichana.


Photo : Cabrel/Escritório de Imagem Fundação Bienal de São Paulo.

Article issu de l'édition N°2799